S’arrêter, le premier geste de l’amour 

Mes frères et sœurs,

Si nous observons notre monde d’aujourd’hui, nous remarquons une chose bien simple : tout va très vite.

Nous courons après le temps. Nous remplissons nos journées d’activités, de rendez-vous, d’obligations. Nous marchons à grands pas dans nos rues, souvent les yeux fixés sur nos écrans ou déjà occupés par ce que nous devrons faire dans quelques minutes.

La précipitation est devenue le rythme ordinaire de notre époque.

Et parfois, à force d’aller vite, nous finissons par passer les uns à côté des autres sans même nous voir.

Pourtant, lorsque nous ouvrons l’Évangile, ce joyeux manuel de notre vie quotidienne, nous découvrons une tout autre manière de vivre.

Regardons Jésus.

Jésus marche.
Jésus chemine.
Jésus rencontre.

Et surtout : Jésus sait s’arrêter.

Lorsque l’aveugle Bartimée crie au bord du chemin et que la foule veut le faire taire, l’Évangile nous rapporte ces mots magnifiques :

« Jésus s’arrêta. »
(Marc 10, 49)

Deux mots seulement.

Mais peut-être contiennent-ils déjà toute une théologie de la charité.

Jésus s’arrête.

Il aurait pu continuer son chemin. Il aurait pu laisser la foule s’occuper de cet homme. Il aurait pu considérer qu’il avait autre chose à faire.

Mais non.

Au milieu du bruit, Jésus entend un cri.

Au milieu de la foule, Jésus voit une personne.

Et parce qu’Il l’a entendue, parce qu’Il l’a reconnue, Il s’arrête.

Nous retrouvons ce même mouvement tout au long de l’Évangile : devant ceux que l’on écarte, devant ceux qui souffrent, devant ceux que la société ne regarde plus.

Et peut-être est-ce là l’un des premiers enseignements de la charité chrétienne :

avant de vouloir faire quelque chose pour quelqu’un, il faut commencer par accepter de s’arrêter devant lui.

Car comment aimer sans prendre le temps ?

Comment écouter lorsque notre esprit est déjà ailleurs ?

Comment voir celui qui souffre lorsque nous sommes uniquement préoccupés par notre destination ?

C’est aussi le cœur de notre belle mission de veilleurs de cœurs.

Nous aimons rappeler cette règle toute simple :

L’empathie, c’est regarder et vraiment voir.
C’est entendre et véritablement écouter.
Et c’est agir, tout simplement, parfois.

Mais pour regarder vraiment, il faut s’arrêter.

Pour écouter véritablement, il faut s’arrêter.

Et même pour agir justement, il faut parfois commencer par ne rien faire d’autre que rester là.

Voilà peut-être quelque chose que notre époque oublie.

Nous croyons souvent que, pour aider quelqu’un, il faut immédiatement trouver une solution.

Mais toutes les souffrances n'ont pas une solution immédiate.

Il existe des blessures que nous ne pouvons pas guérir.

Des solitudes que nous ne pouvons pas supprimer.

Des deuils que nous ne pouvons pas effacer.

Des détresses devant lesquelles nos paroles deviennent pauvres.

Alors que reste-t-il ?

Notre présence.

S’asseoir auprès de quelqu’un.

Écouter.

Ne pas juger.

Ne pas interrompre.

Ne pas chercher immédiatement la phrase parfaite.

Être simplement capable de dire :

« Je suis là. Je t’écoute. »

Et parfois, mes frères et sœurs, cela est déjà immense.

Le Bon Samaritain nous enseigne exactement cela.

Sur la route de Jéricho, plusieurs hommes voient celui qui est tombé.

Mais ils passent.

Le Samaritain, lui aussi, est en chemin. Lui aussi a probablement une destination, des obligations, des affaires à régler.

Pourtant, lorsqu’il voit l’homme blessé, il est saisi de compassion.

Alors il interrompt son voyage.

Il s’approche.

Il soigne ses blessures.

Il le relève.

Autrement dit, la charité commence lorsque son propre programme cesse, un instant, d’être la chose la plus importante.

Voilà pourquoi s’arrêter peut devenir un véritable acte spirituel.

S’arrêter, c’est dire à celui qui est devant nous :

« Pendant quelques instants, tu comptes davantage que mon emploi du temps. »

Quelle dignité rendue à l’être humain !

Bien sûr, devant toutes les détresses que nous rencontrons, une profonde humilité demeure nécessaire.

Nous le savons :

nous n’en ferons jamais assez.

Nous ne pourrons pas consoler toutes les personnes seules.

Nous ne pourrons pas nourrir tous ceux qui ont faim.

Nous ne pourrons pas écouter toutes les détresses.

Nous ne pourrons pas réparer toutes les injustices.

Et cette réalité pourrait nous décourager.

Mais l’Évangile nous invite à transformer ce constat en espérance.

Car si nous n’en ferons jamais assez, alors souvenons-nous également de ceci :

nous pouvons toujours en faire un peu plus.

Un peu plus d’attention.

Un peu plus d’écoute.

Un peu plus de patience.

Un peu plus de présence.

Ce « petit plus » ne fera peut-être jamais la une des journaux.

Ce sera peut-être simplement cinq minutes données à quelqu’un.

Un téléphone que l’on pose sur la table.

Une porte que l’on ouvre.

Un voisin que l’on salue.

Une personne isolée à qui l’on rend visite.

Une main que l’on tient.

Un silence que l’on partage.

Mais aux yeux de Dieu, ces petits gestes ne sont jamais petits lorsqu’ils sont accomplis avec amour.

Mes frères et sœurs,

nous cherchons parfois Dieu très loin.

Nous voudrions peut-être Le rencontrer dans l’extraordinaire.

Mais si le Christ venait justement à notre rencontre sous les traits de celui que nous étions trop pressés pour regarder ?

Souvenons-nous des disciples d’Emmaüs.

Ils marchaient avec Jésus sans Le reconnaître.

Dieu était sur leur chemin et ils ne le savaient pas encore.

Alors peut-être devons-nous apprendre à ralentir suffisamment pour laisser l’inattendu entrer dans notre vie.

Car celui que nous croisons aujourd’hui est peut-être simplement un inconnu.

Mais il peut aussi devenir notre prochain.

Et entre l’inconnu et le prochain, il n’y a parfois qu’un seul geste :

s’arrêter.

Alors, cette semaine, je ne vous propose pas quelque chose d’extraordinaire.

Je vous propose simplement une petite expérience évangélique.

Une seule fois.

Lorsque quelqu’un aura besoin de vous, lorsque vous percevrez une solitude, un regard, une hésitation, une parole qui cherche à sortir…

arrêtez-vous.

Regardez.

Écoutez.

Et si vous le pouvez, agissez.

Vous découvrirez peut-être alors que vous pensiez vous être arrêté pour quelqu’un…

mais que, mystérieusement, le Christ s’était arrêté là pour vous attendre.

Amen.

Révérend Père Jean Marie, Abbé Mitré
Prêtre de l’Église Anglo-Catholique d’Europe

La rencontre de la croix et de l'amour change l'histoire

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